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Lire la première partie

 

Toi, moi, nous

Je pousse de toutes mes forces. Je me rappelle que l'ostéo m'a dit de respirer, alors je respire, et je pousse. Je ne sais pas si je gémis ou si je crie, j'ai mal, je me laisse tomber sur l'épaule de ton papa entre deux contractions.

Je me rappelle avoir pensé, après la naissance de ta sœur, que c'était allé trop vite, que je voudrais le revivre pour avoir le temps de sentir les choses …

Je me dis, tant pis, je vais encore trouver que c'est allé trop vite mais … je veux juste que ça s'arrête.

Je crois que ce vœu, je le dis tout haut.

Je crois aussi que je sens que tu t'engages, que tu descends.

P*** me demande où est l'huile qui doit servir à me masser le périnée - je ne sais même pas de quoi elle parle … j'imagine que c'était sur la liste des produits à avoir pour la naissance (sauf qu'elle ne m'a pas redonné cette liste, et moi je ne l'ai pas gardée depuis la naissance de ta sœur).

Je crois qu'elle est un peu contrariée mais elle va chercher un flacon dans son sac et se met à masser et à étirer la peau et les muscles.

Je pousse de toutes mes forces, j'ai mal à en crever, c'est pas possible ça ne peut pas durer

Je m'effondre contre ton papa, la douleur m'épuise, je me sens vidée, P*** me passe devant le visage  un tube qui souffle ce qui doit être de l'oxygène …

Une contraction, je reprends le drap, je pousse aussi fort que je peux

je veux que ça s'arrête

P*** tente de me ralentir, me dit d'accueillir mon bébé doucement, avec tendresse, avec amour …

 

Alors faut savoir ce qu'elle veut, tout à l'heure je ne poussais pas assez fort.

 

Elle parle lentement, doucement, je comprends bien que si je continue je vais tout déchirer

mais je m'en fous, c'est intolérable

 

Elle me dit "je vois les cheveux !"

j'en sursauterais presque

enfin c'est sûrement une manière de dire qu'elle voit ton crâne, parce que moi je fais des bébés très chauves …

Mais je ne peux pas m'attarder là-dessus, la douleur devient insoutenable, je ne peux plus …

 

je rassemble mes forces, je pousse, je m'en fous de tout déchirer, P*** me martèle de pousser avec tendresse, avec amour, et moi je pense "je t'aime mon bébé mais SORS" … je pousse, je veux que tu sortes, je veux que ça s'arrête, pardon, j'ai trop mal

 

et tu arrives.

 

Et tu es là !

 

P*** dégage ton épaule, tu cries  !  Oh mon bébé, tu es encore en moi et déjà séparée, ton premier cri, ta première respiration, ton corps est encore dans le mien et déjà ta vie, déjà ton histoire !

P*** enroule une serviette propre autour de toi …

et je peux te prendre, je te tiens sous les aisselles et je te dégage, P*** m'offre ce dernier moment de ma grossesse, cet instant irréversible où nos chairs se désunissent, c'est moi qui te sors de mon corps !

 

J'ai un mouvement maladroit parce que je ne résiste pas à l'envie de regarder du côté des jambes, je ne vois rien qui dépasse … mais j'ai peur de te faire glisser et je te prends sur mon ventre. Tant pis, je ne sais pas si tu es un garçon ou une fille. Je suis contente que P*** ne l'ait pas annoncé, on va le découvrir avec ton papa. On te regarde, on te dévore des yeux.

Ce n'était pas une blague : tu as des cheveux !! c'est ça la surprise que tu nous réservais, des cheveux tous noirs, comme je ne savais même pas que c'était possible … On s'attendrit avec ton papa sur ton visage de petit ouistiti, tout rouge, encore un peu bouffi … je te mets contre ma poitrine, je te bois des yeux, mon minuscule bébé qui m'as offert un nouvel accouchement naturel …

 

Le cordon est plutôt court … P*** vérifie régulièrement s'il bat encore, et quand il a cessé de battre, elle tend des ciseaux à ton père pour qu'il le coupe. Et lui offre les ciseaux. Il est tout ému.

 

Je veux croiser ton regard. L'auxiliaire propose régulièrement de te prendre mais je supplie : je veux croiser ton regard.

C'est là que l'accompagnement de P*** est précieux. Elle fait signe à l'auxiliaire de patienter, on a le temps.

Ton papa et moi soulevons la serviette, dernier rempart de ton premier mystère, et je sens le sourire qui s'épanouit sur son visage. Il le savait, il l'a toujours dit, tu es une fille, tu es Rebecca.

 

Rebecca.

Bienvenue.

 

Première heure

Il est 21h35. Ca fait à peine plus d'une heure que nous sommes arrivés...

 

P*** m'aide à faire sortir le placenta. Trop fort : je le sens passer mais sans douleur …

Elle me fait des points de suture : comme je m'en doutais j'ai tout déchiré. J'ai très peur parce que je me rappelle avoir plus souffert de la suture que de la naissance de ta sœur.

Elle m'assure qu'elle m'a anesthésiée – oui, je sais : j'ai senti la piqûre. Mais l'anesthésie ne fonctionne pas.

Et il y a plein de couches de muscles superposées et croisées, les "trois points" s'éternisent, j'ai arrêté de compter. J'essaie de ne pas crisper mon bras sur ton petit corps fragile. Je finis par te confier à l'auxiliaire, tu n'as pas ouvert les yeux, je suis triste de ne pas avoir encore croisé ton regard mais j'ai peur de te faire mal en te serrant trop fort à cause de la douleur des sutures.

 

P*** essaie d'anesthésier encore, ça fonctionne un peu mais mal …

L'auxiliaire annonce le poids "3 kilos 290". P*** la rabroue, enfin c'est un bébé à 37 semaines, c'est pas possible, la balance n'est pas tarée. Faut réétalonner.

L'auxiliaire serre les dents (je passe sur les tensions entre P*** et le personnel mais je ne suis pas la seule à la trouver très autoritaire : c'est un personnage - parfois adorable, parfois pas facile), étalonne, te pèse à nouveau.

3 kilos 290.

Je suis bluffée. Je demande le tour de tête ? 36cm, et tu mesures 49cm. Tu es presque aussi grande que l'était ta sœur aînée, née à terme …  Je me dis que tu es une sage, tu es née quand tu pouvais encore passer. J'ai une bouffée de tendresse qui me gonfle entière, j'ai hâte de te reprendre dans mes bras.

P*** parle d'aspirer ce que tu as dans la bouche, tu as craché du sang à la naissance, il faut s'assurer que tu n'en as pas avalé … Mais l'auxiliaire explique que l'aspiration ne fonctionne pas.  

 

La couture est enfin terminée. Tu es revenue sur mon ventre, je t'approche du sein mais ça ne t'intéresse guère. On essaie de croiser ton regard avec ton papa, mais tu soulèves péniblement une paupière, même pas sûrs que tu aies regardé quoi que ce soit …

Nous te regardons, nous te détaillons, tous ces cheveux, ce drôle de nez dans cette drôle de frimousse, ces longs doigts tous fins, ces petites jambes toutes fines avec ces grands pieds, notre bébé ...

On commence à prendre les photos …

 

P*** remarque que tu respires vite, fort, ta poitrine se creuse. Tu sembles faire des efforts. Ca la préoccupe, mais ce n'est peut-être rien. S'il y avait un problème de maturité des poumons, on l'aurait su dès le départ. Tu es rose, enfin même franchement rouge, pas cyanosée …

P*** et l'auxiliaire partent, nous restons seuls tous les trois.

On en profite pour continuer le mitraillage photo, on fait les mariolles, on est joyeux.

Vite, j'appelle Sabrina pour lui dire qu'on va la libérer … elle a envoyé plusieurs messages pour savoir où ça en était, tu étais déjà née à ce moment là !

J'ai reçu 14 messages, ma binomette m'ayant décrit en direct toute l'émission de télé-crochet que j'avais râlé de devoir rater … pendant les semaines qui suivent, je ne raterai aucune des émissions suivantes, avec un sourire jusqu'au cœur en pensant à cette nuit.

 

P*** et l'aide soignante reviennent, tu sembles respirer mieux. Chouette.

Ton papa sort pour terminer quelques formalités, et en profite pour appeler toute sa famille. J'attendrai demain.

P*** tente une mise au sein qui échoue : ça ne t'intéresse pas. Elle trouve que tu recommences à "tirer". C'est comme ça qu'elle décrit tes efforts, ta poitrine qui se soulève laborieusement, moi je trouve que tu as l'air de "pomper" mais on est d'accord : quelque chose ne va pas.

 

La fête gâchée

Elle t'emmène pour aspirer les mucosités de tes narines et de ta gorge, puisque l'aspiration ne fonctionne pas dans la pièce. A son retour, bonne nouvelle, il n'y avait pas de sang, rien d'anormal. Elle te met en couveuse, explique que ce n'est sans doute pas grave, tu n'as peut-être pas évacué tout le liquide de tes poumons.

La couveuse, ça m'attriste, mais je suis aussi inquiète de la réaction de ton papa qui n'est pas préparé à te revoir dans cette cage de plastique. On mesure ta saturation en oxygène – parfaite. Alors pourquoi tu "tires" autant ? Elle t'envoie un peu d'oxygène vers le visage avec ce qu'elle appelle une "lunette", en fait des canules sous tes narines, pour t'aider à respirer et évacuer le liquide. Le dispositif est un peu impressionnant, ton pauvre papa va avoir un choc. P*** fait appeler le pédiatre de garde pour lui décrire ta situation.

 

Ca va bien, hein, mon bébé ? tu nous fais quoi, là ?

 

Ton papa revient, vite j'explique, j'essaie de limiter son inquiétude.

Mais je n'aime pas quand P*** est préoccupée. Quelque chose ne va pas.

 

Ton état ne s'améliore pas. P*** est mécontente de l'auxiliaire qui a parlé de détresse respiratoire au pédiatre, maintenant il risque de prendre des décisions radicales. Elle le rappelle, discute avec lui, et ils ordonnent une radio des poumons. Le manip radio d'astreinte va être joyeux, il est minuit.

Je déteste toutes ces discussions qui ressemblent à des complots dont nous sommes exclus, avec des décisions qui se prennent hors de notre présence.

P*** revient.

Elle m'explique que le pédiatre va passer, et ajoute que tu vas peut-être aller en soins intensifs, en néo-nat, dans un autre hôpital.

Je suis éberluée.

Mais le pire reste à entendre : si tu pars, je ne peux pas venir avec toi, la mère n'est pas admise dans ce type de service.

 

Tout a basculé. 

Qu'est-ce qui se passe ? Je suis glacée, le sol se dérobe sous nos pieds … Ce n'est pas possible. Si tu pars, je veux venir. On ne peut pas nous séparer. Je vais t'allaiter, P*** le sait …

Elle écarte mes protestations d'un ton bourru, comme si refuser la séparation c'était refuser qu'on te soigne, comme si j'étais une gamine irresponsable qu'il convient de tancer un peu … Allons, allons, tu ne veux pas que Rebecca souffre d'une détresse respiratoire ?

Elle croit quoi ? J'ai déjà vécu une séparation. Je sais ce qui nous attend. Je ne veux pas qu'on vive ça.

Je lutte contre l'idée, je te regarde, si je pouvais te passer mon énergie rien qu'avec mes yeux ?

Il n'y a rien que nous puissions faire pour t'aider, et tu es là, étendue, les yeux clos, la poitrine qui se creuse rythmiquement, tu dois être épuisée …

 

Le pédiatre arrive, t'examine, discute avec P***, questionne.

Je le vois venir. Il pose des questions sur les analyses de streptocoque, sur la rupture de la poche des eaux – je sais ce qu'il cherche, une possibilité d'infection … il ne trouvera rien ! pour le coup, je suis bien contente que la poche des eaux soit restée intacte jusqu'au bout, ça ne laisse aucune prise à sa recherche de prétexte pour t'envoyer loin.

Je demande des précisions sur les échanges qu'il a eus avec P*** – qu'est-ce qui arrive à notre bébé ?

Le pédiatre a écarté la question de la prématurité des poumons, ta saturation en oxygène était maximale sans assistance et tes difficultés sont apparues au bout d'une heure et demie … Il reste la possibilité du liquide qui ne serait pas totalement évacué, mais ça fait à présent deux bonnes heures que ta respiration est difficile. Il pense à un pneumothorax. Et donc opération, soins intensifs, séparation ...

Nous sommes assommés.

 

P*** est tendue, ça m'inquiète plus que tout les discours … elle sort un moment, j'en profite pour appeler Sabrina, l'informer, lui expliquer pourquoi ton papa n'est pas encore revenu à l'appartement. J'envoie aussi un message à ma binomette. Je sais qu'elles vont informer le réseau des copinautes … l'existence de ce réseau derrière nous, c'est important, ça me tient debout, je le sais depuis l'accident de ta sœur.

 

Ton destin se joue de l'autre côté de la porte, et nous n'y prenons pas part. J'enrage. Je ne veux pas qu'on t'arrache à nous.

Ton papa est abattu. Nous te caressons à travers la couveuse, on me trouve un siège, je te parle, je chante. Je t'indique quand c'est ton papa qui te touche, tu ne connais que son odeur et sa voix filtrée par l'utérus. J'ai une envie physique de te prendre contre moi, de t'arracher à cette prison de plastique … je veux te tenir, te serrer, je voudrais t'allaiter - tu ne sais pas encore à quel point le lait maternel cicatrise tout … par-dessus tout, je voudrais te donner de l'énergie, mon bébé microscopique dont toutes les forces vont être happées par cet effort insensé juste pour respirer …

Je ne suis pas vraiment inquiète pour toi. Ce n'est pas possible. Tu n'as rien. Parfois, j'ai un moment d'angoisse, mais ça passe, je me sens surtout remplie d'une rage féroce contre ces gens qui veulent t'emmener loin de moi.

Je n'ai pas peur pour toi, l'idée que tu peux courir un danger n'arrive pas à ma conscience, tant la terreur de la séparation a pris toute la place. Nous sommes à peine deux et déjà on veut que je redevienne seule, ma peau sans ta peau, je ne peux pas, je n'y crois pas, je repousse l'idée de toutes mes forces.

Mais ton papa a peur. Je le sens avant même de tourner les yeux vers lui. Son enfant, son bébé, qui lutte seul contre un mal qu'on ne connait pas … et je le regarde, je vois ses larmes de géant impuissant, j'ai le cœur en miettes. Je me lève, je le serre contre moi. Ca va aller.

 

Je te caresse, je reste en contact, j'essaie de t'insuffler mon énergie en te touchant. Mon bébé.

Je te parle, je tente de plaisanter "je savais que tu allais nous surprendre, mais les cheveux, ça suffisait".

Mon bébé. S'il te plaît, reste, reste avec moi, ça ne peut pas se passer comme ça, ce n'est pas possible …

 

Tu dois partir pour la radio, je veux venir. L'auxiliaire s'inquiète, je risque de ne pas tenir debout. J'ai un vertige … c'est ton papa qui t'accompagnera, on ne veut pas que tu sois seule. On a raison, j'apprendrai plus tard que le manipulateur radio t'a abandonnée sur la table sans la moindre considération (sans doute pour cause d'heure tardive), heureusement qu'il y avait ton papa pour rappeler ton existence, te reprendre, te recoucher.

 

P*** est venue me chercher, elle me bouscule : un vertige, et puis quoi encore, il n'y a aucune raison. Bon, je me lève et je la suis. Elle me houspille un peu quand j'explique que je voulais t'accompagner "lâche prise, un peu".

Je n'écoute même plus ce qu'elle me dit. Je sais que tu es mon bébé, pas le sien - c'est facile de lâcher prise pour l'enfant d'une autre. Quant au vertige, il n'était pas imaginaire - ma tension le lendemain matin sera mesurée à 8-5 (je ne savais même pas que je pouvais tenir debout avec ces chiffres là) … Ca me vaudra 24h à devoir supporter le cathéter avant d'obtenir qu'on me le retire, quand les sages-femmes de la clinique conviendront qu'il n'y a plus de perfusion à envisager.

En attendant, je pense à toi.

 

Ton papa revient.

J'ai honte, mais j'ai faim.

Justement, P*** m'a fait réchauffer une part de tarte salée, mon dîner, je la dévore avec gratitude. J'en propose à ton père qui décline – il est sidéré que je puisse manger.

Il est marrant, lui, je n'ai rien avalé depuis le sandwich de midi, et entre temps j'ai accouché.

P*** me conseille d'éteindre et de dormir. Mais on attend …

 

Tu restes

Le pédiatre arrive un peu plus tard, il n'a pas eu de cliché mais a assisté à la radio : le résultat est bon. Et d'ailleurs tu sembles aller déjà mieux.

Je manque défaillir de soulagement.

Tu vas bien.

Tu restes.

Une vague d'allégresse commence à couler dans nos veines et nous réchauffe, je sais le soulagement de ton père sans le regarder.

L'hypothèse du liquide dans les poumons est la plus probable, le pédiatre nous explique que normalement ce liquide est expulsé "pendant le passage dans les voies génitales", mais là il n'est sans doute pas totalement résorbé.

Plus tard, je plaisanterai en disant que l'essorage n'a pas été assez long, tant j'ai poussé fort.

Et à l'intérieur de moi, il restera cette pensée que si j'avais mieux supporté la douleur, si je t'avais donné plus de temps, tu n'aurais pas eu à vivre ça. Peut-être que je m'en veux un peu. Mais pas vraiment - je voulais juste que la douleur cesse et je croyais être la seule à payer l'addition avec des déchirures, si j'avais su que tu pourrais en souffrir aussi, j'aurais tenu, je le sais. Je suis surtout désolée de ces premières heures, qui auraient dû être une fête. Mais le sourire revient.

 

Tu restes.

Finalement, on apporte un cliché au pédiatre, qui confirme : aucune trace de pneumothorax, mais des zones claires, sans doute le liquide. Pas d'inquiétude.

J'apprendrai plus tard que la tension de P*** venait du fait que ce pédiatre est réputé pour envoyer quasiment systématiquement les nouveaux-nés en soins intensifs, afin de ne pas prendre de risque. Elle a lutté pour te garder avec nous, c'est encore là que je mesure combien son accompagnement est précieux – et aussi, c'est elle qui avait raison depuis la première seconde.

 

Je ne pourrai pas te veiller efficacement cette nuit alors tu vas rester sous surveillance, en couveuse dans la nursery, mais je te récupèrerai le matin. Mon bébé qui va rester.

Je demande un tire-lait pour que tu puisses manger un peu - j'arrive à faire sortir 5ml que P*** te donnera plus tard.

Je veux te voir avant de me coucher, on nous mène à la nursery.

Ta poitrine se creuse toujours rythmiquement, mais on dirait effectivement que tu fais moins d'efforts. Oh mon pauvre, minuscule petit bout de nous, tu dois être épuisée ….

Pourvu que ça s'arrête vite, que tout ça se résorbe, que tu puisses enfin te reposer, dormir, me rejoindre : c'est un début bien dur pour un si petit bébé.

Je me remplis de ton image, moi qui suis vide de ton corps. Vite, qu'on se retrouve …

 

Nous retournons dans la chambre, je me prépare pour tenter de dormir. Ton papa part, il rentre pour libérer Sabrina et se coucher dans l'appartement où tes sœurs vont se lever, demain, et apprendre ton prénom …

 

Je suis seule, dans cette chambre où tu vas bientôt venir à mes côtés, puisque tu restes.

Tu restes. Tu es là, près de moi.

Je retourne te voir une dernière fois avant de me coucher. Il est plus de 2h du matin.

J'appelle ma copine Kristell en Guadeloupe, il fait encore jour là-bas … nous parlons longtemps, je pourrais parler de toi et de ta naissance toute la nuit – mais il faut dormir un peu. J'éteins, j'ai gardé mon appareil photo dans la main pour visionner les photos de toi dans le noir.

 

Au premier matin du premier jour

 

J'ouvre les yeux, le jour se lève.

J'aurais voulu voir se lever le soleil de ta première journée, j'aurais voulu regarder ça avec toi dans les bras. Il va faire beau.

Je regarde un couple d'oiseaux qui apparaissent et disparaissent dans un trou de l'arbre en face de ma fenêtre.

Je les regarderai pendant tout notre séjour. Tes sœurs aussi vont être fascinées par leur manège.

Tu vas rester quatre jours, mon amour, un de plus que prévu – à cause d'une méchante jaunisse qui est enfin partie à l'heure où je t'écris ce récit.  Ta sœur aînée, chagrinée par ce contretemps ("mais tu avais dit que tu revenais après deux dodos ... ") va même nous dessiner, avec une sensibilité stupéfiante (elle tracera deux bonshommes patates, un grand - avec des seins et un bidon tout rond - et un tout petit, des traits sous les yeux pour figurer des larmes, et elle expliquera son dessin à son papa "c'est maman et ma petite sœur Rebecca, elles pleurent parce qu'elles ne peuvent pas rentrer"). Heureusement, les filles vont se consoler en dévorant à chaque visite mes petits pains et madeleines, que je leur mets de côté lors des repas frugaux de la clinique. Et engloutir les chocolats offerts par Sabrina.

Tout à l'heure, ton papa va venir, après avoir déposé tes sœurs. Un moment à trois, libérés de l'angoisse … Il va pouvoir te faire un premier câlin.

Ce soir, tes sœurs te découvriront, toi et le cadeau que tu leur apportes - deux petits diadèmes et deux colliers, posés de chaque côté de ton berceau (j'étais si contente d'avoir eu le temps de les acheter juste avant mon rendez-vous hier).

Tu as deux grandes sœurs, mon petit trésor, qui vont t'accueillir avec une touchante maturité … en même temps, elles ne sont pas grandes, tes frangines, et elles ne sont pas non plus très calmes. Tous les praticiens qui verront notre tribu repartiront en lançant "bon courage !" …

Quoi, elles sont juste vivantes, nos mouflettes. De petits papillons tourbillonnants, qui viendront périodiquement t'observer, te toucher, t'examiner – mais se détacheront vite : qui peut lutter contre l'attrait des chocolats  de Sabrina ?

 

Il va t'en arriver des choses, dans les heures qui viennent, mon amour.

 

Mais pour l'instant, le soleil vient à peine de se lever, j'émerge doucement … et on frappe à la porte.

C'est P***, qui est passée me chercher avant de partir pratiquer une césarienne. Elle a eu l'idée géniale d'organiser ton retour avant le changement de garde, afin que tout se passe rapidement. Je suis prête, je décolle, je file te voir à la nursery. Tu es paisible, tu as passé une bonne nuit, tu respires doucement.

Mon bébé parfait, mon trésor, ma toute petite qui va bien.

Je te ramène dans ton berceau de plexiglas jusqu'à notre chambre.

 

Il est 7h30. Je te prends contre moi, tu reconnais mon odeur ? tu tètes pour la première fois.

Je m'adosse contre les oreillers, ton petit corps chaud contre le mien, je me nourris de cette douceur qui m'envahit, je te regarde, je te caresse, j'explore tes traits, je te découvre,

et puis je laisse mon regard se perdre à nouveau vers le bleu du ciel, avec juste la sensation de ta tiédeur qui se mêle à la mienne, dans la lumière douce de ton premier matin.

 

Bienvenue dans nos vies.

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