Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Dernier après-midi ensemble

Ca a commencé vers 17h30. Ton papa a téléphoné pour me demander, d'une voix tendue, si je pouvais aller chercher tes sœurs à la crèche et à l'école.

Et là j'ai eu envie de lui crier "non !". Non, tu ne te rends pas compte, je vais accoucher. Il faut que je termine 'le" sac. Cette fois je veux qu'on aie de quoi habiller le bébé, je veux être à l'aise, je veux que tous les produits d'hygiène – ceux que je suis la seule à savoir situer dans l'appartement – soient dans le sac … je veux avoir de quoi lire et ne pas m'ennuyer …  je ne veux rien oublier …

Et puis je voudrais pouvoir rester allongée un peu plus longtemps, je voudrais savoir si les contractions vont passer, ça ne fait que 30mn que je suis vraiment assise …

Non, tu ne te rends pas compte, vas-y, je ne peux pas.

 

Mais c'est vrai, ton papa ne se rendait pas compte. J'avais bien essayé de lui expliquer au téléphone que c'était pour bientôt, très bientôt … mais aspiré par la pression inhabituelle de son travail, il avait répondu "ce serait bien que le bébé arrive ce week-end". Aucune chance - on était mercredi - mais je ne voulais pas lui dire par téléphone.

 

Et puis ça ne pouvait pas faire de mal, de marcher.

Alors je suis allée chercher tes sœurs, difficilement, tellement les contractions me saisissaient toute entière … un pas après l'autre … j'ai annoncé à la crèche, puis au centre aéré, que tu arrivais sûrement dans quelques heures.

C'était parti. Je le savais. Je n'osais pas trop y croire, mais je l'ai annoncé quand même. Les contractions ne ralentissaient pas. J'allais devoir appeler P***, la sage-femme qui nous accompagnait …

 

En fait…

En fait, ça avait commencé vers 15h, dans le métro. J'étais au téléphone avec ma "binomette", une copine d'un forum de jeunes mamans. Son ptit mouflet était attendu quelques semaines après toi – dans quelques jours encore, au jour où je t'écris. Je lui ai raconté mon rendez-vous - et tout le temps où je lui parlais, je sentais les contractions se rapprocher et gagner en intensité.

Les transports, ça me fait toujours ça quand je suis enceinte. J'ai plein de contractions.

Quand même …

J'ai perdu le contact téléphonique, j'ai ruminé …

Quand le métro est sorti de terre et que j'ai pu trouver place dans le bus qui devait me ramener, j'ai appelé ma copine Sabrina. Parce qu'on avait fait plein de plans compliqués pour le moment où tu devais naître, plein de scénarii selon la date, selon l'heure (pendant la classe ? jour ? nuit ? week-end ? avant ou après le retour de ma sœur sur la région parisienne ?). Mais là, je commençais à penser que tu allais arriver d'ici le lendemain …

J'ai appelé Sabrina pour lui demander, "si jamais le bébé arrive bientôt, tu peux venir ?".

Sabrina est un ange, elle a dit oui. Je lui disais, ça serait marrant que le bébé arrive le surlendemain, puisqu'elle devait justement venir avec ses filles.

En vrai, je commençais déjà à me dire que tu n'attendrais pas jusque là.

 

J'ai appelé ton papa. Pour le préparer. Pour lui faire un compte-rendu du rendez-vous, et le prévenir "c'est pour bientôt". C'est là qu'il a parlé d'une naissance le week-end.

Dans 3 jours. Tu parles.

 

Je suis rentrée, je n'étais qu'une contraction presque ininterrompue …

Je me suis allongée un peu, j'ai posté quelques messages pour tenir informées mes copinautes …

ça ne passait pas.

Je ne pensais qu'à une chose : finir le sac. Je me suis relevée, j'ai fait le tour de l'appartement, j'avais eu le temps de composer une liste mentalement et de visualiser l'emplacement de chaque objet. J'ai tout jeté sur le sac, je le fermerais plus tard, il fallait que je m'allonge, que les contractions passent …

Je me suis allongée.

Ca n'est pas passé.

L'heure tournait … Ton papa a appelé "tu peux aller chercher les filles ?"

 

Mais tu sais …

Mais tu sais, en réalité, c'est un peu plus tôt, vers 13h, que ça a vraiment commencé.

J'avais pris rendez-vous avec l'ostéopathe, et avec P***, pour le début du 9ème mois. J'ai réexpliqué à notre ostéo que tu avais une grosse tête et que j'avais tellement peur que tu arrives trop tard pour que ta tête passe. Tu comprends, on m'avait dit que tu arriverais au même terme que la cadette.

J'avais si peur de la césarienne.

Et la date était passée, et tu étais encore dans mon ventre.

J'en aurais pleuré de terreur.

J'étais sûre que tu nous réservais une surprise, pour marquer la différence avec tes sœurs … mais s'il te plaît, pas une naissance à terme …

Et l'ostéopathe a fait quelques manipulations, et quelques vérifications, et a conclu que tout était bien mobile, en gros "la voie est libre".

Ah, ça c'est bien.

Surtout que ça m'avait pris du temps de me retirer tous les poils des jambes pour ne pas être ridicule pendant la séance et l'examen, alors je me disais, si je pouvais accoucher rapidement ça m'éviterait de recommencer …

L'ostéo m'a rappelé de bien respirer, pour pousser bien avec le diaphragme.

Là j'ai pris un claque, j'avais complètement oublié que le diaphragme servait à pousser ...  limite faudrait que je révise …

En voyant ma confusion, l'ostéo a ajouté "dites au papa de bien vous rappeler de respirer, pendant l'accouchement, il ne faut surtout pas être en apnée".

 

Ensuite, P*** m'a examinée. Elle avait craint un accouchement prématuré parce que mon col s'était modifié un peu tôt, et puis … plus rien n'avait bougé. Et on avait passé ensemble, toi et moi, le seuil du 9ème mois.

Alors ?

Alors le col était tellement "postérieur" qu'elle m'a fait mal en le cherchant … donc la première info c'était que la porte n'était carrément pas dans l'axe de la sortie. Zut. Faut dire que tu étais bien vautrée, que je n'avais plus d'abdo pour te retenir et que du coup tout mon utérus basculait vers l'avant. Ce qui expliquait que malgré toutes les contractions que je sentais, aucune ne soit assez efficace pour déclencher le travail …

P*** m'a dit de marcher en basculant le bassin en avant pour te permettre de revenir à la verticale (arf, de quoi apporter de la grâce à mon dandinement pachydermique).

Et pendant que je m'habillais, elle a commenté "c'est pour bientôt".

Et on a installé le premier et unique monitoring de cette grossesse.

Et j'ai lu un livre et papoté avec les mamans ou futures mamans présentes dans le cabinet. Il y avait une maman qui avait lancé sa boutique de produits naturels et à qui j'avais acheté une tisane de grossesse avant l'examen de P*** … Tout bien réfléchi, j'ai changé contre une tisane d'allaitement.

 

Ca a commencé là

P*** est revenue au bout d'une heure et a constaté qu'il n'y avait pas énormément de contractions, on n'en relevait qu'une. J'en avais eu une juste avant qu'elle n'installe l'appareil … et on a admiré mon ventre qui se durcissait d'un coup juste après qu'elle ait retiré la sangle …

Bon ça faisait donc une contraction toutes les demi-heures …

Ah quand même ?

 

P*** a précisé "dès que les contractions se rapprochent, à 10 ou 15mn, tu m'appelles, ton bébé va venir vite".

Euh, vite comme "rapidement" ou vite comme "bientôt ?

"Les deux", a répondu P*** en souriant. Elle a conclu : "ton bébé va arriver dans les jours qui viennent"

Sûre ?

Oui, sûre, d'ailleurs elle prenait mon dossier dans son sac …

Mais le col avait encore raccourci ?

Le col ? Elle m'a regardée avec des yeux ronds - mais il était complètement effacé, mon col. Il était même ouvert de ça ! (elle a formé de son pouce et de son index un rond de la taille d'une balle de golf)

 

C'est là que ça a commencé mon trésor, mon amour joli.

Et peut-être quand une autre maman (d'une petite Zoé de 15 jours, qui m'a fascinée tant elle était minuscule) a commenté "moi quand elle m'a dit ça, que c'était pour dans les jours qui venaient, c'était le soir même".

 

C'est là que ça a commencé.

L'ostéo m'a dit "la voie est libre". Les contractions étaient toutes les demi-heures. Et P*** m'a dit "ton col est effacé".

Et j'y ai cru …

 

Je suis descendue prendre le métro pour rentrer, vers notre maison, vers tes sœurs et ton papa, vers la rencontre avec toi.

Les contractions ont enflé, elles n'ont plus cessé.

Ca avait commencé.

 

Et donc, le même soir, je suis rentrée avec tes sœurs, en soufflant entre chaque contraction – et j'ai appelé ton papa pour savoir s'il pensait tarder ? parce que les contractions ne s'arrêtaient plus.

Je ne voulais toujours pas l'affoler par téléphone … J'attendais de le voir. Mais ça valait le coup qu'il prévienne ses collègues qu'ils risquaient de le voir s'absenter avant le week-end …

Je l'ai briefé aussi : l'ostéo m'avait bien dit de lui dire de me dire de respirer. Il fallait qu'il me répète ça quand je pousserais, parce que moi je risquais d'oublier, et je ne devais surtout pas être en apnée.

 

Le départ

J'ai terminé le sac pendant que ton papa supervisait le dîner des filles. J'ai posté un dernier message à mes copinautes, celles que je n'avais pas encore informées du fait que … c'était pour bientôt.

J'ai vérifié que j'avais bien mon appareil photo, une carte mémoire vierge, les batteries de rechange. J'ai fini de charger mon téléphone. J'ai rappelé Sabrina pour savoir si elle pourrait passer … même plus tôt que prévu … même ce soir ou cette nuit ?

Sabrina est un ange, elle a dit oui.

On a convenu que je la rappellerais aussitôt après avoir appelé P*** pour partir à la maternité.

 

Les contractions ne passaient pas.

A dire vrai, elles étaient bien plus fréquentes que toutes les 10mn. P*** allait me tuer.

Bon, un bain chaud allait calmer un peut tout ça …

 

Et là je ne sais pas, tout s'est figé. Comme si la nature m'avait rattrapée et m'avait mis une gifle.

J'ai arrêté de faire semblant. De faire semblant de croire que c'était pour plus tard, peut-être pour demain.

C'était pour maintenant.

Je n'allais pas accoucher le lendemain ou dans la nuit : j'étais en train d'accoucher.

Et si je prenais un bain chaud, j'allais accélérer les choses.

J'en avais rêvé trois jours plus tôt … entre la nuit et le matin, un rêve semi-éveillé où j'accouchais dans mon entrée, devant mon miroir … un fantasme d'accouchement à domicile, que je ne vivrais jamais en vrai, parce que c'est pas ma vie que je risquais dans cette histoire.

Il fallait que j'aille à la maternité. Il y avait une baignoire là-bas de toute manière.

 

J'ai appelé P***. Elle m'a demandé si je voulais prendre le bain chez moi. J'ai répondu que non, on partait … rendez vous pris pour l'heure suivante, le temps que Sabrina arrive.

Et j'ai appelé Sabrina. Qui n'attendait pas l'appel si tôt, mais qui a promis "j'arrive". J'ai pensé à son compagnon qui participait aussi, en gardant leurs mouflettes du même âge que tes sœurs !

 

Et j'ai raccroché.

J'ai pensé "voilà, c'est parti".

 

Et c'est là que c'est parti.

 

Dernière ligne droite. D'un coup, les contractions sont devenues douloureuses. Impossible de me tenir immobile, je sautillais d'un pied sur l'autre (compte tenu de mon encombrement, sautiller est une manière de parler …).

Tes sœurs finissaient leur dîner. Je préparais les sacs devant la porte, tout en leur expliquant ce qui se passait. Le bébé dans mon ventre va sortir, Sabrina va venir pendant que papa vient m'aider à le faire sortir. P*** nous rejoint, on va à la maternité, là où Elsa est née. Sabrina va arriver, vous serez sages ?

J'ai répété diverses variantes de ces explications, en m'appuyant aux murs ou en sautillant vers la cuisine chercher les yaourts et tenter d'aider ton papa à leur servir leur dessert.

 

J'ai rappelé à ton papa qu'il devait me rappeler de respirer.

 

J'avais promis des autocollants à ta sœur aînée, qui ne me lâchait pas. Et je m'accoudais à la table en serrant les poings, pour gérer la douleur, le temps de répondre que oui, j'allais trouver ses autocollants …

Dès que les sacs ont été réunis dans l'entrée, je suis allée chercher les gommettes convoitées …

et j'ai attrapé mon téléphone.

La douleur, la fréquence, je commençais à être très angoissée : et si j'avais trop attendu ? et si Sabrina arrivait trop tard ?

Si elle était sur la route, l'appeler allait la stresser, et stresser quelqu'un sur l'autoroute c'est pas une bonne idée.

Mais le temps de préparer ses filles, de passer le relais … est-ce qu'elle était partie ?

J'ai craqué, j'ai appelé.

Elle était sur la route. Pas loin.

J'ai préparé les clefs, ton papa est descendu charger les sacs dans la voiture.

Sabrina a battu tous les records pour arriver. Elle a surgi, encore plus tôt que ce qu'elle avait dit …

Je l'ai embrassée, je lui ai donné les clefs de l'appartement … j'étais déjà dans le couloir … j'ai dû avoir un mot, un regard pour tes sœurs … et je me suis précipitée dans l'ascenseur.

Ton papa est remonté chercher son sac, j'ai mis le contact, fait chauffer le moteur, et serré les dents … mais il fait quoi ???

Vite, vite, vite …

 

Enfin ! il est monté dans la voiture, a démarré, on a filé …

Tu sais combien il y a de feux tricolores entre chez nous et la maternité ?

On les a eus tous au rouge. Heureusement que la maternité est proche. P*** nous y attendait sûrement depuis un quart d'heure.

 

En salle de naissance

On est arrivés.

Et là, le trou. Impossible de me rappeler où il fallait aller.

On pourrait croire que ça se grave dans l'esprit ?

Je me rappelais juste le couloir.

J'ai demandé à l'accueil, et découvert que c'était à l'étage …

On est arrivés … avant P***.

Ben oui, tu sais combien il y a de feux tricolores dans cette ville ? elle était en train de les avoir tous au rouge …

En attendant une sage-femme nous a conduits vers une chambre, qu'on y dépose le sac, et on est allés dans LA salle d'accouchement. La salle mythique, avec la baignoire, avec la table d'accouchement en bois, celle que j'avais manquée pour la naissance de ta sœur …

Eh bien ne le répète pas, mon trésor, mais j'ai été un peu déçue. A force j'avais imaginé une salle extraordinaire, lambrissée, avec plein de gadgets "accouchement naturel" … et nous sommes entrés dans une petite pièce, avec une baignoire classique, des murs peints en blanc, des étagères chargées d'objets divers, et un gros pavé en bois couvert d'oreillers. Le coin de ce pavé, amovible cachait des étagères et laissait place à des petites marches pour grimper sur le pavé – la table d'accouchement …

Il y avait aussi un gros ballon, sur lequel je me suis aussitôt assise.

Ton papa a été envoyé à l'accueil pour les formalités d'admission, j'avais peur qu'il soit retenu longtemps … avec son humour coutumier, il a lancé les papiers nécessaires en disant à l'employé "je vous laisse, faudrait pas que je rate le match … " et a filé, riant sous cape de la mine perplexe de son interlocuteur.

 

Docteur Mamour, P*** … et la douleur

Retour en salle d'accouchement : P*** est arrivée, s'est changée, et à fait revêtir à ton papa un vêtement spécial, tout vert. Il paradait "appelez-moi Docteur Mamour" – faut dire qu'il avait fière allure, ton papa, là-dedans !!

Moi un peu moins … déjà, il a fallu que je me mette toute nue. Bon, je reconnais que dans ce contexte les vêtements sont un peu inutiles mais garder le haut ça ne m'aurait pas dérangée.

En même temps, j'ai convenu avec moi-même que  c'était le cadet de mes soucis.

P*** m'a demandé si je voulais la présence d'un docteur, j'ai décliné, pour quoi faire ?

Elle m'a examinée : le travail avait bien avancé.

Il faut savoir que P*** ne donne jamais d'information précise, donc impossible de savoir si le col était très dilaté, tout juste ai-je pu apprendre qu'il n'était plus postérieur : "je ne sais pas ce que tu as fait mais ça a marché, là il est bien dans l'axe !".

Ben j'ai marché, justement (en balançant des hanches et le bassin en avant, Baloo n'est pas mon cousin sur ce coup là).

J'ai demandé si je pouvais prendre un bain ?

Pas sûr, on n'était pas loin de la dernière ligne droite …

Euh, justement, je n'avais pas de lavement chez moi, alors pour la dernière ligne droite ça pourrait être, euh, embarrassant …

P*** m'a donné de quoi résoudre le problème, sauf que les contractions rendaient difficile l'administration du traitement – pour finir ça n'a fonctionné qu'à moitié.

J'ai cru sentir la réprobation de P*** (oui, je n'avais pas assuré) et j'ai eu l'impression que la manière un peu bavarde voire bruyante dont je gérais la douleur l'agaçait un peu. Mais son commentaire a glissé sur moi (faut dire que le lavement je le faisais plus pour son confort à elle).

 

Hop je file à nouveau sur le ballon. C'est pas que ça soulage tant que ça mais je ne peux juste pas être debout ni immobile pendant les contractions tant la douleur me prend … alors je ne vois pas grand-chose d'autre que ce gros ballon comme possibilité d'action.

 

P*** me réexamine, et décide de faire couler un bain. Elle m'annonce que je suis à 8. Ca ne dit pas grand-chose à ton papa, à qui j'explique que la cible c'est 10, que là il y a donc un bourrelet de 1cm qui doit disparaître pour que ta tête s'engage, et que c'est le pire moment à passer.

 

La douleur enfle, tu n'imagines pas. Je gémis, je râle. Je crois que je suis un peu déçue que tout ne soit pas fini, je ne sais pas combien de temps ça va encore durer, j'ai peur que ça fasse encore plus mal …

P*** commente que j'ai de la chance que la poche des eaux ne soit pas percée, ça me ferait encore plus mal.

Grande consolation.

Au fond le courant n'est jamais très bien passé avec P***. Elle sait ce qu'elle fait - je mets ta vie et mon corps entre ses mains, ça nous suffit. Mais elle n'est pas maternante pour un sou. Dommage.

Elle me pose le cathéter, cherche une veine pour éviter de le poser au niveau du poignet, trouve, pique, insère. Ca fait bien mal tout ça, je grimace, ton papa s'inquiète. Je ricane, en fait la douleur est bienvenue, ça me fait oublier les contractions. C'est comme dans "Les bronzés font du ski" quand un des personnages tape un autre avec un bâton de ski pour le distraire de la douleur au moment où on lui remboîte l'épaule. La référence parle à ton papa, ça fait même sourire P***.

 

Le bain est prêt, avec des sels spéciaux !!

 

Je ne sais pas si ça va faire quoi que ce soit d'intéressant au stade où j'en suis mais bon, je me sens toujours un peu touriste au pays des accouchements naturels : la baignoire en salle d'accouchement c'était un truc à vivre, je suis ravie.

Surtout que j'espère que ça va soulager la douleur. P*** est tout sauf compatissante, et ton papa tout vêtu de vert ne sait pas très bien quoi dire ni quoi faire.

Je rentre dans la baignoire avec l'aide de ton papa (il me fait rire avec ses avertissements, il a raison ce ne serait pas le moment de glisser, en même temps ça ne risque pas de déclencher le travail …), et je tente de me détendre.

Pas gagné. Dans cette position je suis immobile, chaque contraction me saisit et ne me lâche pas, la douleur m'envahit toute entière, je gémis le plus fort que je peux … j'essaie de ne pas fermer les yeux et de ne pas serrer les dents … je suis entre le hululement et le cri sauvage, c'est un peu bizarre, c'est comme un chant inventé pour toi.

P*** grogne que je n'ai pas si mal que ça : c'est juste parce qu'elle m'a dit que j'étais dilatée à 8, à ce moment j'ai dit à ton papa que c'était là que ça devenait très douloureux et c'est pour ça que je crois que j'ai mal.

Elle me dit d'arrêter de crier, à couiner comme ça je n'entends pas ce qu'elle dit.

 

Alors pour le coup, la formulation m'énerve un peu. D'abord c'est moi qui ai mal, ensuite crier ça oxygène, et puis je fais ce que je veux c'est moi qui accouche, et en plus j'entends très bien ce qu'elle dit. C'est elle qui ne m'écoute pas. J'ai mal. J'ai le droit, merde, j'accouche. Ca se saurait si la sortie du bébé était aussi plaisante que son entrée. Aux dernières nouvelles c'est réputé être super douloureux, un accouchement, si je ne peux pas avoir mal aujourd'hui je ne vois pas quand je pourrai.

Tu vois, rien que d'y repenser je m'échauffe : elle m'énerve. Au point que je finis par lui dire, à un moment où elle me touche le bras en me répétant de respirer et de ne pas froncer les sourcils et de ne pas serrer les dents et d'arrêter de crier "P***, arrête !!" sur le ton de "tu me gonfles !"

Elle retire sa main, elle est vexée.

Je bats en retraite. J'ai besoin d'elle. Je m'excuse, j'explique que je ne sais pas gérer la douleur.

 

Ca c'est presque vrai, en plus. Je déteste avoir mal, alors je gère très mal l'appréhension de la douleur. J'ai failli m'évanouir chez le dentiste une fois où j'ai eu peur de la piqûre de l'anesthésie.

De fait, ce n'est pas la douleur des contractions qui me fait crier : c'est la peur parce que je sais que ce n'est pas fini, et que ça va même être pire, et que ça peut durer.

 

Ton papa détend l'atmosphère en enchaînant des blagues légères, comme il sait le faire, avec son humour que j'aime bien.

Il me vanne : "respire, respire".

 

Sur quoi P***, qui m'examine, déclare "je vais percer la poche des eaux".

 

Alors là elle me prend vraiment pour une truffe. J'ai très bien entendu ce qu'elle a dit il y a 10mn.

"Mais ça va me faire encore plus mal !!"

Oui, je sais, c'est pas exactement ce que j'ai pu exprimer de plus intelligent dans le contexte. Mais ça reflétait assez mon état d'esprit du moment.

Je crois que je l'énerve aussi. Elle me répond que oui, ça fait plus mal, mais ça accélère le travail. Bon, alors je refuse, elle ne le fait pas ?

 

Ben si. Je n'ai pas refusé, j'ai juste râlé. On y va pour percer la poche des eaux.

Je suis un peu déçue, je ne trouve pas ça super romantique, que ce soit fait artificiellement …

Elle a une tige en plastique avec un bout rond, on pourrait croire une aiguille à tricoter, et appuie fortement le bout rond entre mes jambes … je sens un "ploc".

 

Et je ne sais pas pour le travail, mais pour la douleur ça fonctionne plutôt bien.

Là je dois sortir de la baignoire. Vite.

J'essaie de ne pas me rétamer. Je me sens complètement nigaude, en plus je suis toute nue, et puis j'ai mal et j'en ai marre.

 

En plus nous ne sommes pas seuls, depuis un moment une auxiliaire est arrivée et assiste ma sage-femme.

 

P*** installe ton papa en position : il grimpe sur le pavé de bois, s'adosse aux coussins et écarte les jambes. Je m'adosse à lui, je remonte les jambes sur les siennes et ses pieds me servent d'étriers.

J'adore.

J'ai le mauvais goût de penser que je suis en position classique (tortue sur le dos) mais au moins c'est pittoresque. Et puis ton papa est du bon côté de mon épaule.

 

Enfin c'est pas tout, ça : j'ai envie de pleurer tellement j'ai mal. Pour être totalement franche, je crois que je pleure, mais faut pas le dire à P***.

Elle suspend un drap à un anneau que je n'avais pas vu, au-dessus de la table, et me donne chaque pan du drap pour que je m'y agrippe.

 

Je fais quoi, là ? Je pousse ?

Ben oui, me répond P***, évidemment je pousse.

Ah. J'attends la contraction, et je pousse.

Bon, paraît qu'il faut que je pousse plus fort.

C'était l'échauffement. Je ne fais pas la maligne, cela dit, parce que j'ai de plus en plus mal, je ne suis plus trop capable de penser.

 

lire la suite 

 

 

Partager cette page

Repost 0

Présentation

  • : Ma vie en mieux
  • Ma vie en mieux
  • : 3 mouflettes en couleurs primaires font toutes les teintes de la vie.
  • Contact

Texte Libre

to be is to do             (Socrate)
to do is to be             (Sophostène)
to-be-do-be-doooo   (Sinatra)

Recherche

Citation

La vie a plus d'imagination que les rêves (La Belle Histoire, Lelouch)