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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 20:28

On est remontées à la surface, j'ai vu tes yeux, et seulement là j'ai vu, j'ai entendu la choupette pleurer.

J'ai passé des jours à tenter de retrouver dans mon corps la mémoire de mes gestes. Quand j'ai posé ta sœur par terre. Je ne me rappelle pas. Il y avait mon appareil photo au sol, allumé. Il y avait ma serviette. J'ai dénoué ma serviette avant de sauter. Je l'ai forcément dénouée, elle était sur le ciment de la piscine. Je ne me rappelle pas.

Ton père était là. Il a dû courir, voler peut-être, il était déjà là.

J'ai essayé de comprendre, de retracer.

La nuit suivante, je n'arrivais pas à dormir. Une question m'obsédait, combien de temps ?

Ton père était loin, à l'autre bout. Il tournait le dos, il n'avait pas ses lunettes. Il n'a pas vu, et même quand il a regardé, il voyait flou.

Il a entendu mes cris, il a entendu le bruit de l'eau qui t'avalait.

La famille du gîte voisin m'a entendue, ils étaient au bord de l'étang, en contrebas, loin en fait. Ils ont entendu mon cri d'alerte, ils ont entendu mon hurlement de terreur. Ils ont entendu tes pleurs et seulement là ils se sont détendus.

Combien de temps entre mon hurlement et la surface de l'eau qu'on a crevée à deux ?

J'ai essayé de comprendre - comment, pourquoi ? J'étais là, j'étais à côté, à te toucher presque.

Presque. J'avais ta sœur-le-bébé dans les bras, j'avais l'appareil photo dans une main. Je venais de filmer ton papa qui faisait le clown. Ta grande sœur faisait des longueurs avec sa bouée, je lui souriais. Je t'ai vue t'approcher de l'eau, je me suis dressée. Attention, j'ai pensé. J'avais ta sœur dans les bras. Je n'ai pas posé l'appareil, pas à ce moment. Tu t'es approchée trop près. J'aurais dû attraper ton peignoir, mais tu étais hors de portée. J'étais coincée, je t'ai fixée comme si mon regard savait t'attacher, te retenir. J'ai crié, j'ai appelé ton père. Je ne voyais pas qu'il était loin, je ne voyais que toi. Tu t'es penchée. Je t'ai vue basculer. Sans un cri, sans un geste. J'ai hurlé.

Combien de temps ?

Je ne me rappelle pas avoir posé ta sœur. Je ne l'ai pas regardée. Je l'ai posée, je ne pouvais pas courir, il fallait que je lâche l'appareil et que je pose le bébé. J'ai vu ton maillot vert qui s'enfonçait. Je ne me souviens que de ça, ton petit derrière, la tête était en bas, le maillot vert. Le maillot vert qui s'enfonce.

Combien de temps ?

Quand l'eau fraîche s'est refermée sur mon visage, j'ai recommencé à penser … j'anticipais ton visage blême, les yeux révulsés, est-ce que tu aurais inhalé de l'eau ? ton corps sur le bord de la piscine, quels gestes ? J'ai crocheté tes bras, le maillot vert, je nous ai propulsées vers le haut.

On a crevé la surface.

Tu as pleuré. Tout de suite.

Tu as ouvert tes yeux rougis, écarquillés de peur, tu as pleuré, tu as sangloté. Je suffoquais. Je t'ai prise à bout de bras, je t'ai regardée. Je t'ai serrée de toute mes forces, j'ai dit "il ne s'est rien passé". Je t'ai caressé le visage, encore et encore, j'ai répété, je pouvais encore parler, il ne s'est rien passé. J'avais cru, mais non, il ne t'est rien arrivé, tu as pleuré tout de suite, tu as bu la tasse, il ne s'est rien passé.

Le reste du monde est revenu autour de nous, j'ai vu, j'ai entendu ta petite sœur qui pleurait. Il y avait mon appareil, il y avait ma serviette au sol. Ton père était déjà là. Je lui ai montré ta petite soeur, elle était sur le dos, à même le ciment, elle agitait ses membres, elle criait. Il l'a prise dans ses bras, et il s'est retourné vers toi. On est remontées sur le bord, je ne retrouve pas la mémoire de ce moment là non plus. Ton père s'est approché. Je n'arrivais plus à parler, les consonnes butaient sur ma terreur et sur mon soulagement. La réalité m'avait rattrapée et avec elle le risque.

Ta grande sœur nous appelait de la piscine. Elle avait un peu compris, elle jacassait, racontant la fois où elle avait sauté dans une pataugeoire en croyant que je la rattraperais. Elle ne m'avait pas prévenue, je jouais avec toi, elle a eu de l'eau sur la figure et ses cheveux dans les yeux. Elle a eu peur. Moi aussi quand je l'ai vue apparaître devant moi, les cheveux gouttant sur son visage tordu de larmes. Je l'avais serrée dans mes bras, je l'avais consolée.

Là c'est toi que je consolais.

Combien de temps ? tu as dû avoir peur. Tu as avalé de l'eau. Est-ce que tu as tenté de respirer ? Tu étais seule dans l'eau froide, pendant des siècles.

Je t'ai revue, un jour où en chahutant avec ta grande sœur tu as fait tomber sur toi un tableau plus grand que toi. Tu n'as pas levé le bras pour te protéger, tu ne savais pas faire ça … tu t'es recroquevillée, tu as rentré la tête dans tes épaules, le visage froissé d'angoisse, dans l'appréhension du choc inévitable. Parce que tu ne savais pas l'éviter. Ce jour là, j'étais là, j'ai stoppé le tableau.

Est-ce que tu as rentré la tête dans tes épaules en espérant que j'arrêterais ta chute ?

Combien de temps ? Il m'a fallu combien de temps ?

Je t'ai serrée, presque sauvagement. Ton père s'est approché, tu montrais l'eau, tu hoquetais "ba !", désespérée. On te répondait, oui, ba ! tu es tombée, on a tous eu peur. On a retiré ta cape de bain alourdie d'eau froide, on a pris une serviette douce, pour te sécher, te frictionner, te caresser aussi. Tu as réclamé les bras de ton papa, il m'a confié ta petite sœur. J'ai marché je t'ai tourné le dos pour te cacher mon visage. J'ai mis ma main sur ma bouche, j'essayais de ne pas trembler. Je suis revenue, j'ai montré l'eau à ton papa, la bouée.

Il est descendu avec toi et ta grande sœur, qui traçait des vagues joyeuses autour de vous. Il t'a gardée contre lui, appuyée sur ta bouée, jusqu'à ce que tu te détendes, jusqu'à ce que tu arrives à sourire, un peu.

Tu es retournée jouer dans la piscine le lendemain, tu as retrouvé le plaisir de l'eau, de sauter dans nos bras. Tu ne cours plus, tu ne sautes plus avec la même insouciance, tu as perdu cette innocence là. C'est triste mais au fond, ça nous rassure.

Il ne reste que l'image de ton maillot vert qui s'enfonce.

Et ma question qui pulse.

Toutes ces choses que le temps estompera.

Vu qu'on en a, du temps.

Je t'aime, ma risque-tout. Qui as passé la soirée suivante à escalader des pierres et des bancs plus hauts que toi, chaussée de tes tongs pour bébé. On n'a pas fini de trembler.

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