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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 08:00

Je ne sais pas si vous aimez les jolies histoires de vie …
Moi si (je suis une midinette).

Justement, on m'a raconté une jolie histoire il n’y a pas si longtemps, une jolie histoire à partager.


Il était une fois une jeune fille de 14 ans et des poussières, dans la France rurale des années 50. Douce, discrète, polie et dévouée, comme on éduquait les jeunes filles à cette époque.

Elle avait 14 ans, l’âge du certificat d’études. Quand ses parents lui ont dit "à présent, tu vas aller travailler dans la capitale, ta cousine t’a trouvé une place", elle n’a pas protesté. A l’époque, c’était normal. Quand on avait 14 ans, même fille unique d’une famille modeste, on n’attendait rien d’autre, c’était dans l’ordre des choses.


C’était dans l’ordre des choses de partir seule, un matin, de quitter ses parents et le cocon de son enfance, de prendre le bus pour commencer sa vie active. De se retrouver seule, à 14 ans, arrivant de son petit village, désorientée, dans une ville immense, sans savoir comment on prend le métro ni comment on arrive à l’adresse soigneusement notée.

D’aller habiter dans une petite chambre sans confort, sans eau, sans cuisine, avec des punaises dans la mauvaise literie – c’étaient les patrons qui vous logeaient.

Et à 14 ans, on accepte et on se soumet, parce que c’est dans l’ordre des choses pour une jeune fille bien éduquée.

Comme elle a dû pleurer, cette petite fille, le soir, isolée dans sa petite piaule insalubre, séparée de sa famille, de sa maison ... attendant le dimanche pour reprendre le bus et retourner voir ses parents quelques heures – car il fallait repartir le lundi, les week-ends étaient courts.


Il y avait moins de questions, à cette époque. Cette jeune fille ne se demandait pas quel jean porter au bahut ni s’il était temps de changer de forfait ou de portable.

Elle se levait tous les jours pour aller gagner un tout petit salaire. Elle était logée, nourrie, il n'y avait pas grand chose d'autre. C'était comme ça.

Et elle prenait le bus, tous les WE.

Elle a rencontré du monde ainsi. Il y avait d'autres jeunes filles qui allaient travailler dans la capitale.

Elle a rencontré Monique. Elles sont devenues amies.


Et justement, lors du pont de l’Ascension, nous étions chez Monique.
Qui parle beaucoup …et qui a raconté comment elle a rencontré ce grand type mince et stylé - qui s’est épris d’elle, qui lui a fait la cour. Pour lui, elle a rejeté son soupirant (qui en voyait une autre au bal le samedi, il faut dire, c’était malhonnête). Elle l’a fait attendre 4 ans, son grand stylé, dans la France rurale des années 50 - et pendant 4 ans, il a cavalé tous les WE jusqu’à Denfert-Rochereau pour prendre le même bus qu’elle et descendre au même arrêt ... avant de reprendre un bus qui le déposait dans sa famille ... juste pour passer plus de temps avec elle. En attendant le mariage. Qui a eu lieu. Qui a duré.

Monique et la jeune fille étaient amies. C’est à Monique que la jeune fille racontait ses petites misères et ses petites joies d’adolescente puis de jeune femme au travail. Comme ce jour, où le nouveau chauffeur de bus qui ne connaissait pas la route et l’a fait arriver en retard à une communion. Drôle de gueule, ce chauffeur.


Monique était là, assise avec son amie juste derrière le chauffeur, elle a vu la douce jeune fille et le chauffeur tomber sous le charme l’un de l’autre, petit à petit, au rythme des trajets.


Il avait déjà fait sa vie, le chauffeur, il avait un fils, il avait 20 ans de plus, il allait divorcer.

Mais le divorce n’était pas simple, dans la France du début des années 60.

Et c’est un adultère aux yeux de la loi que la jeune fille et son amant ont commis, lorsqu’ils se sont installés ensemble, en attendant de pouvoir se marier. Une fille, puis un fils, sont nés de leur amour, mais ils n’ont pas pu être reconnus tout de suite. A l’époque, avant le divorce, ce n’était pas si simple pour un père de reconnaître ses enfants hors mariage.


La jeune fille fut montrée du doigt par sa famille. Un divorcé, plus âgé – ça ne se faisait pas. Ce n’était pas convenable. Seuls ses parents l’ont soutenue : leur gendre n’était pas celui qu’ils avaient rêvé pour leur fille, mais il la rendait heureuse, il était gentil, il était droit.

Jacques, le chauffeur, a été le parrain du fils de Monique et de son grand stylé. Monique, elle, a été la marraine du fils de son amie et de Jacques.


Les enfants restaient dans le village, chez les grands parents ou gardés par une gentille fermière, quand la jeune femme retournait travailler à la capitale. Pendant des années, elle n’a vu sa fille, puis ses enfants, que le week-end. C’était comme ça, dans les années 60. On ne râlait pas faute de place en crèche. On n'avait pas de congé parental. On travaillait, et on pensait au moment où on reverrait ses enfants.


Enfin, le divorce a été prononcé. Enfin, ils ont pu se marier.

Un troisième enfant est né et la jeune femme a alors arrêté de travailler. Ses enfants ont pu porter le nom de leur père. La famille était réunie.

Il n’y avait pas beaucoup d’argent, dans le ménage.

J’ai vu quelques rares clichés noirs et blancs de cette époque, moments posés et instants de vie, gardant la mémoire des visages qui ont changé ... ou disparu – les photographies étaient précieuses.

Il n’y avait pas beaucoup d’argent, mais il y avait de l’attention, mais il y avait du soin, mais il y avait du temps - mais il y avait de l’amour. Je ne sais pas si les enfants n’ont manqué de rien matériellement. Heureusement on n’était pas marginalisé si on n’avait pas de vêtements de marque, de gadgets technologiques ou de vacances à Ibiza, et on était heureux d’avoir quelques jouets, et on imaginait le reste.

La jeune femme a élevé ses enfants et les a regardés grandir, faire leurs études, se marier ou pas, lui donner des petits-enfants qu’elle chérit aujourd’hui.


Et elle était là ce soir-là, et je l’ai fait parler, parce qu’elle est toujours aussi discrète, je l’ai poussée à raconter sa part de souvenirs qui remontaient avec ceux de son amie Monique.

Et elle a raconté, l’enfance arrêtée pour un travail si tôt, l’amour et l'adultère légal, les enfants et la simplicité d’une famille regroupée … Elle a levé les yeux vers moi et m’a dit à la fin "voilà, elle n’est pas belle ma vie, hein, Ariane ? "

 

Oh, Belle-maman, si vous saviez comme elle est jolie, comme elle est touchante, votre histoire.
Vous qui avez tout donné, tout quitté, pour un amour qui dure encore. Vous avez affronté les médisances du village et de la famille, devant votre union solide avec ce "divorcé". Vous avez serré les dents et levé le menton, vous avez aimé pour de vrai et ça valait le reste.

Vous avez tenu des années pour gagner votre vie, loin de vos enfants, c’était si dur, mais c’était comme ça à l’époque, et vous avez tenu.

Il est mort, l’homme à la drôle de gueule. Il est parti trop tôt, il y a longtemps. Je ne l’ai jamais connu, je n’ai que deviné sa "gueule" sur quelques images sépia, à travers le visage de votre benjamin qui lui ressemble, et dans le reflet de votre rêverie quand vous regrettez qu’il n’ait pas connu les mouflettes.

Vous l’avez aimé, au-delà de la distance, au-delà des conventions, au-delà du temps qui passe. Vous n’étiez pas tellement plus vieille que moi quand il est mort, vous auriez pu refaire votre vie.

Et je sais que l’ours aime vous faire enrager, et son petit frère aussi, en omettant de vous appeler "maman" alors que vous aimez tant ce nom-là.

Et je sais que quand même, il va vous fêter aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui c’est votre jour, comme c’est désormais un peu le mien – et qu’importe si ça nous vient de Pétain.

Alors vous n’êtes pas ma maman à moi, et vous ne lirez jamais ce billet mais je l’écris quand même : croyez-moi, vous aurez des nouvelles aujourd'hui, et si on vient, votre fils vous appellera maman.

 

Et puisque c’est aussi le jour de ma maman à moi, qui était également moderne dans sa rencontre avec mon papa (c’était le Meetic de l’époque), et qui ne va pas pouvoir lire non plus cet article, vu qu'elle sera en compétition de bridge toute la journée - je lui souhaite quand même une très bonne fête des mères !

Bonne fête à vous mes copinautes. Si vous avez eu des colliers de nouilles, je veux voir les photos !

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commentaires

shazam 08/06/2009 12:16

oh quelle belle histoire très touchante, moi je n'ai jamais réussi à faire parler ma grand mère, qui gardait le secret sur tout,par exemple l'exode sur les routes avec ma tante pendant la guerre ou la première femme de son mari...
mon autre g-m a écrit tous ses souvenirs d'enfance jusqu'à son mariage alors c'est plus pratique, et j'ai retrouvé les lettres que mon g-p lui écrivait du camp de travail, c'est assez troublant à lire...

CHONCHON 07/06/2009 20:36

Très joli billet Nounette.
Ta belle mère peut être vraiment fière de sa belle fille, je le pense vraiment.
j'espère avoir des belles filles comme toi, plus tard.

Kriss 07/06/2009 19:34

Des vies, pas les mieux, pas les pires....
Très joli billet.
Et si l'ours était un bon fils, il imprimerait le texte pour le montrer à sa maman (ou lui offrirait un ordi + accès internet hihihi).
Et pour la compet de bridge, on peut peut-être souhaiter qu'elle perde vite et qu'elle passe vous voir.

Nounette 07/06/2009 22:48


c'est vrai, c'est comme dans la chanson, pas les mieux, pas les pires.
Fil faut que ma mère gagne au contraire, parce que quand c'est le cas elle monte sur Saint Cloud disputer la finale, et ensuite elle vient passer la nuit ici ! d'ailleurs c'est le cas samedi
prochain ... Et puis ça lui fait du bien, de briller dans les compétitions de bridge, nous on joue les afficionnados à distance ...
L'ours a lu mais pas de commentaire, je ne sais même pas s'il a trouvé ça joli.
C'est moi qui ai de la chance d'avoir Crème de Belle Maman, quand je vois les tensions fréquentes entre bru et belle-mère.


bedi33 07/06/2009 18:10

Plein de gros bisous ariane et bonne fête de maman pour une maman en or ;-)

pitch 07/06/2009 17:47

snifff j'ai pas eu de collier de coquillette... loupé encore une fois....

bonne fête des mères aussi atoi et a ta maman...et super pour la compet de bridge.

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